Un peu d'histoire...

 

Le premier rôle d'une croix est de christianiser un lieu. Les croix témoignaient donc de l'avancée du christianisme et de la présence de l'Église.

Depuis la plus haute antiquité, la croix est un des symboles les plus utilisés par tous les hommes. Le symbole de la branche horizontale est celui de la mort, celui de la branche verticale, la vie. Les quatre extrémités représentent les quatre points cardinaux, les quatre éléments, les quatre éléments, les quatre saisons et même les douze mois avec la croix occitane. La croix, sous différentes variantes, est un symbole qui se rencontre dans les religions pré-chrétiennes. Lorsque les quatre bras sont de même dimension, il s’agit d’un symbole solaire (quatre rayons de soleil stylisés), mais le Christ sur la croix est aussi « Lux mundi » (Lumière du monde). L’actuelle croix du Christ sur la croix est issue du T de la crucifixion. Les deux poutrelles de bois de la croix pouvaient aussi être placées en X. Cette croix est dite de saint André.

Les romains qualifiaient les croisements de lieux maléfiques et y élevaient des autels en l’honneur des dieux. L’église catholique récupéra ces pratiques païennes. Dans le plus grand nombre des cas, la croix de carrefour a pris le relais de l’oratoire antique. L’histoire de la croix monumentale débute au IVe siècle, avec l’avènement de Constantin et l’« invention » par sa mère Sainte Hélène de la vraie Croix. C’est au cours d’un pèlerinage à Jérusalem, en 326 , que sainte Hélène, âgée de 78 ans, fit entreprendre les premières fouilles archéologiques de l’Histoire, conduisant à l’identification et à l’exhumation de la précieuse relique. Constantin fit alors dresser une croix en or sur le Golgotha et saint Jean Chrysostome (407) déclare que la Croix est devenue le plus saint des emblèmes. Ainsi, dès la fin du IVe siècle, la croix est largement répandue dans l’environnement du peuple chrétien. Au cours des IVe et Ve siècles, ce symbole commence à orner les édifices religieux. Auparavant, les symboles chrétiens étaient le poisson et l’agneau.

Un moment vint où les chrétiens représentèrent la croix en association avec l’Agneau, puis, en 692, au sixième Synode de Constantinople, il fut décidé ceci : "...nous décidons qu'à l'avenir il faudra représenter dans les images le Christ notre Dieu sous la forme humaine à la place de l'antique agneau. Il faut que nous puissions contempler toute la sublimité du Verbe à travers son humilité. Il faut que le peintre nous mène comme par la main au souvenir de Jésus vivant en chair, souffrant, mourant pour notre salut et acquérant ainsi la rédemption du monde." ». La représentation de la Crucifixion avait été longtemps différée, en raison principalement du caractère humiliant du supplice de la croix. Certaines images, en effet, datant du Ve siècle, présentent un Christ encore vivant sur la croix, yeux ouverts et vêtu du subliganum, tenue des gladiateurs. 

La multiplication des croix de chemins

La multiplication des croix de chemins a été grandement favorisée par le concile de Clermont présidé par le Pape Urbain II en 1095 qui fit remplacer les pierres levées par des croix de chemin afin d’éradiquer les anciennes croyances et étendit aux croix de chemins le bénéfice du droit d’asile, déjà octroyé aux églises et aux cimetières. « Quiconque, pour échapper à la poursuite de ses ennemis, demande refuge à une croix de chemin, sera aussi intangible que s’il avait gagné une église » « Celui qui enlace une croix touche un asile aussi inviolable que s’il s’était réfugié dans une église… » Il est précisé que le malfaiteur qui s’est fié à cette protection sera remis à la justice avec promesse de sauvegarder sa vie. Dés lors, les croix vont se multiplier à l’envi sur les chemins où elles joueront pour les pèlerins du Moyen Age un double rôle de guide et de protection. Les ordres des Templiers et des Hospitaliers jouent alors un rôle prédominant dans l’art crucifère.

Les plus anciennes de ces croix sont en général postérieures aux guerres de Religion qui ont entraîné la destruction quasi systématique de ces monuments.

On raconte que le roi Louis XIV, qui était un roi pieux et peut-être un peu superstitieux, avait ordonné que sur son royaume soit plantée une croix à chaque croisée de chemins...

Aux croix en bois, que l’on remplaçait pieusement et solennellement lorsqu’elles tombaient, ont succédé des croix monumentales en pierre, œuvres de tailleurs de pierre de la région. Ces artisans ont pu, grâce aux dons de paroissiens, assurer une meilleure longévité à ces témoins. Elles sont autant de traces d'un art populaire, dans les campagnes plus pauvres notamment, où il n'était pas possible de financer l'installation d'un monument transporté de loin.

L'implantation de croix s 'accélère vers la fin du XVIIe siècle et s’intensifie au cours du XVIIIe et jusqu’à la révolution.

Période maudite pour les croix

 

Par décret du 17 brumaire de l’an II, les révolutionnaires ordonnèrent de faire disparaître des places et des chemins tous les emblèmes religieux. Cette disposition visait particulièrement les croix de chemins mais également les clochers et chapelles vicinales. Alors qu’en application des lois en vigueur des dizaines de milliers de cloches sont arrachées à leur clocher pour battre monnaie et fabriquer des armes, d’innombrables croix sont brisées. Ces prescriptions seront inégalement suivies et l’on ne peut que remercier les personnes chargées alors localement de cette ingrate tâche pour le manque de zèle dont ils ont fait preuve. En effet, beaucoup d’habitants très attachés à ces monuments élevés par la piété populaire les ont démontés pour les sauvegarder et les ont cachés pour pouvoir les remettre en place après les persécutions. Pour leur préservation, certaines croix ont été ensevelies dans les champs, cachées dans les greniers et jusque dans les lits clos. L’attachement des populations rurales à leur croix, assimilable à celle du clocher, demeure l’élément fondamental de la conservation de ces édicules.

À la chute de Robespierre, en 1795, qui marque la fin de la Terreur, se manifesta un renouveau de la pratique religieuse. On répare et on relève les monuments. Certaines croix portent deux dates, celle de leur érection et celle de leur restauration. Parfois incomplètes (absence de fût pour les soutenir ou d’un bras d’un croisillon) elles sont placées en un autre lieu, sur le mur de l’église par exemple.

À la séparation de l’Église et de l’État en 1905, les Rogations seront interdites. Le gouvernement de Vichy les rétablira. Fin 1944, la libération de la France impose le retour à la situation d’avant 1940… Plus de processions vers les croix de Rogations. Et plus personne pour entretenir ces témoignages d’une croyance populaire de nos ancêtres.
Il y avait cependant beaucoup d’autres occasions de fleurir les croix, car les processions étaient nombreuses. 

Pour les croix éloignées des bourgs ou situées dans des hameaux isolés, les manifestations étaient beaucoup plus humbles. C’était parfois une bergère allant au champ qui accrochait au fût de la croix un rameau de genêt ou déposait un bouquet de fleurs. Les bergères ont disparu, mais certaines croix sont toujours fleuries et certains hameaux sont très attachés à leur croix et l’entretiennent toujours.

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Exemple de christianisation de site païen, le Rocher du Roc Roti, mégalithe de la préhistoire - type menhir - avec croix plantée à son sommet (Saint-Saury - Cantal).

« Ces croix nous viennent des aïeux, tandis qu’ils cultivaient la terre, on dit qu’elles priaient pour eux, le ciel a béni leur prière… Conservons nos croix de chemins, de victoire elles sont le gage, et nous les remettrons demain, à nos enfants en héritage. »

Jean Bruchesi 

Journaliste, historien et critique littéraire québécois (1901-1979)

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Dans les années 1900, on fêtait l’invention de la Sainte Croix le 3 mai. Des pains en forme de croix étaient bénis, des croix étaient plantées dans les champs : leur découverte était un signe de bon augure !

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